Analyse du mois : quels enseignements après l’attaque du ministre indonésien de la Sécurité ?

Par les analystes de la Business Unit « Intelligence Stratégique » du Groupe Risk&co :

Le ministre de la Sécurité indonésien, M. WIRANTO, a été poignardé lors d’une visite dans la ville de Pandeglang, dans la province de Banten, sur l’île de Java. Le responsable politique de 72 ans a été grièvement blessé à sa sortie de voiture, alors qu’il parlait au public après une visite de l’université Mathla’ul Anwar. Cette agression constitue une attaque sans précédent contre l’un des hommes les plus puissants du pays, supervisant cinq ministères, dont les Affaires étrangères, l’Intérieur et la Défense.

L’auteur de l’attaque et une complice présumée ont été arrêtés et placés en garde à vue. Les suspects ont été identifiés et forment un couple marié. Outre le ministre, un assistant, un officier de police et un employé de l’université ont été blessés.

Le ministre a été rapidement transféré au Gatot Subroto Army Hospital (RSPAD) à Jakarta. D’après le porte-parole de l’hôpital, il souffre de deux profondes blessures au niveau de l’estomac, mais il est conscient et dans un état stable, tout comme les trois autres victimes.

Cette attaque intervient à une semaine de la cérémonie d’investiture du président Joko WIDODO, réélu en avril pour un second mandat, à la tête du plus grand pays musulman du monde. Au cours des dernières semaines, les services indonésiens avaient déjà détecté plusieurs tentatives du mouvement extrémiste islamiste Jamaah Ansharut Daulah (JAD, lié au groupe « Organisation de l’État islamique ») destinées à perturber l’inauguration du second mandat de ce président, présenté comme « musulman mais largement laïc dans sa vision des choses ».

En fin de journée, M. Budi GUNAWAN, chef de l’Agence nationale du renseignement, a confirmé que les suspects appartenaient au JAD. Le mouvement n’en est pas à son coup d’essai. Fondé en 2015, il a acquis une notoriété en janvier 2016, en perpétrant un attentat-suicide à Jakarta, causant quatre morts et quatre blessés civils.

Selon le département d’État américain, qui l’a désigné en janvier 2017 comme « a Specially Designated Global Terrorist », le mouvement est composé de près d’une vingtaine de groupes extrémistes indonésiens qui ont prêté allégeance au dirigeant de l’EI. Le chef spirituel du JAD est Aman ABDURRAHMAN, un radical indonésien emprisonné, qui a autorisé l’attaque de Jakarta et est considéré comme le chef de facto de tous les partisans de l’EI en Indonésie.

Si le JAD est considéré comme la plus grande coalition pro-EI de l’Indonésie, sa structure et ses liens avec le réseau terroriste international sont toutefois flous. Les serments d’allégeance des djihadistes asiatiques n’ont été suivis d’aucun flux financier ou d’envoi de combattants de la part de l’EI, mis en difficulté sur son propre territoire, au Levant. La quasi-disparition de l’Organisation État islamique en tant qu’entité politique relativise d’autant plus les craintes de voir surgir une hydre terroriste islamiste en Asie du Sud-Est. En réalité, les activités de ces groupuscules relèvent plus du prosélytisme que de l’opérationnel, et témoignent d’avantage d’une recherche de visibilité pour des groupes locaux, que de l’organisation d’une véritable structure au niveau national.

La résurgence du JAD est très certainement liée à l’échéancier politique indonésien, mais pourrait aussi – en partie – s’expliquer par l’évolution de l’Organisation l’État islamique depuis sa défaite au Levant. Les services de renseignement occidentaux redoutent un éparpillement des djihadistes survivants dans divers foyers à travers le monde, de la péninsule arabique au Sahel en passant par l’Asie du Sud-Est. Et l’évolution récente de la situation dans la province d’Idleb, en Syrie, où se concentre un « dernier carré » de djihadistes fait redouter un nouvel essaimage à travers le monde.

L’arrivée prochaine, entre Indonésie et Sud des Philippines, de quelques-uns de ces opérationnels « chevronnés », survivants des durs combats au Levant, pourrait engendrer un « saut qualitatif » au profit de la JAD et de mouvements affiliés.

Dans un tel contexte, l’on ne peut écarter l’hypothèse du lancement prochain d’une campagne d’attentats d’une autre ampleur que ce que le JAD a pu réaliser jusqu’à présent (le choix de la personne du ministre de la Sécurité indonésien traduisant vraisemblablement l’évolution du degré d’« ambition »).

Il conviendra d’observer tout indice faible tendant à conforter cette hypothèse d’une amplification de la menace représentée par le JAD et faire preuve de vigilance au cours des prochains mois.

 

Vous inscrire à notre newsletter

Recevez, chaque premier mercredi du mois, les principales actualités du Groupe Risk&Co.